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D’ailleurs il est tout à fait inutile d’exhorter, de s’exhorter soi- même au pardon et à la gratitude. Le passage se fait tout seul, simplement par le temps, quand Monseigneur le temps le permet, y consent.

 

Peut-être l’idée de pardon et celle de gratitude reviennent-elles à remettre en force la souveraine importance de l’oubli. La notion de pardon est étrange. On  peut respecter ceux qui en parlent, qui l’acclament et le proclament. En même temps ne pas y croire tout à fait. Est-il crédible qu’on puisse effacer une blessure par une décision? Or le pardon n’est le plus souvent rien d’autre qu’une décision, laquelle se plaque sur une réalité qu’elle n’efface pas mais seulement recouvre.

L’oubli est peut-être le vrai pardon. Il ne s’érige pas en moralisateur du passé;  il le fait rentrer dans la toile d’où un fragment était sorti. Celui qui pardonne se considère supérieur, non seulement à celui qui l’a offensé, mais à tous et à chacun. Il attend avec une certaine impatience que celui qui a été pardonné manifeste de quelque façon sa méchanceté, son infériorité profonde, et donc se reconfirme à soi-même qu’il était juste et normal, justement, de ne pas le pardonner. D’où gloriole insupportable du pardonneur.

Autre chose est l’oubli, qui se forme peu à peu à partir de l’offense dans la fresque dont ce point était un fragment d’autres détails qui changent leurs rapports et même le tout. Le passé se reforme – c’est mon passé. Et justement, ce que le pardon recouvre, l’oubli permet qu’il émerge: qu’émergent des parties jusque là invisibles, parce que condamnées  par la douleur et le ressentiment.

Le ressentiment est ce qui empêche de vivre dans la lumière libre. L’oubli est un risque; on ne sait pas toujours ce qu’on efface – mais c’est un risque au soleil, non à l’ombre.

Revoir alors les belles images, celles qui viennent parfois d’elles mêmes, de très loin. Par exemple les promenades sur la Tamise ou sur la Seine, oubliées les paroles qui allaient avec elles. Autres images silencieuses,  dans Richmond Park, les grands arbres, les cerfs, dans le Luxembourg, les marronniers, les reines proscrites.

 

 

Jacqueline Risset, extrait de "Les instants, les éclairs"

ANNE BRISSIER Comédienne